Repenser la ville avec le vivant : lancement du projet FAR
C’est à la Maison pour tous Césària-Evora, à la Courneuve, qu’a été lancé le 16 juillet 2025 le projet FAR - Fictions d’Anticipation de Renaturation, lauréat du programme ÉRABLE. Porté conjointement par le Muséum national d’Histoire naturelle et l’intercommunalité de Plaine Commune, ce projet original croisant médiation scientifique, création artistique et action publique, s’inscrit dans un territoire marqué par l’artificialisation des milieux et la précarité sociale. Son objectif : retisser les liens entre humains, non-humains et milieux urbains en transition.
Le point de départ d’un récit collectif pour la biodiversité
Fictions d’Anticipation de Renaturation (FAR) est le seul projet du programme ÉRABLE à traiter explicitement de la renaturation en ville. Son ambition est de reconnecter les territoires urbanisés au vivant en croisant mise en récit, prospective et actions de terrain. FAR s’ancre dans trois quartiers de Seine-Saint-Denis : Pierre Sémard à Saint-Denis, Vieux Barbusse à La Courneuve et Quatre Chemins à Aubervilliers ; tous confrontés à des enjeux communs tels que l’artificialisation des sols, la densification urbaine et le recul de la biodiversité.
Le séminaire de lancement a réuni un collectif pluridisciplinaire engagé autour du projet. Parmi les intervenants figuraient Afeef Dehissy, directrice de la Maison pour tous Cesária Évoria ; Laurent Monnet, conseiller territorial à Plaine Commune, en charge de la nature en ville, de l’économie circulaire, du projet alimentaire territorial, des espaces publics et du plan Lumières ; Corinne Cadays-Delhomme, adjointe au droit au logement et à la gestion du patrimoine à la Ville de La Courneuve ; et Philippe Monges, 1er vice-président de Plaine Commune, en charge de la transition écologique, du climat et de la santé environnementale.
Sont également intervenus Anne-Caroline Prévot et Aurélie Coulon, écologues au Muséum national d’Histoire naturelle ; Joffrey Lavigne, doctorant en sciences de la conservation et de l’information-communication au Muséum national d’Histoire naturelle ; Pauline J. Bhutia, autrice et illustratrice de science-fiction ; Gwendoline Grandin, écologue à l’Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France ; Julien Moulard, directeur général adjoint du GIP EPAU ; et Hélène Colas, directrice du programme ÉRABLE.
La renaturation urbaine, entre écologie scientifique et imaginaire collectif
La notion de renaturation, au cœur du projet, a été largement discutée au cours du séminaire. Quelle est la signification de « renaturer » en ville ? Selon Gwendoline Grandin (Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France), il ne s’agit pas seulement de désimperméabiliser, mais bien de recréer des sols vivants, de restaurer des habitats écologiquement fonctionnels et de reconnecter les espaces par des corridors écologiques. Elle rappelle que la renaturation va au-delà de la simple végétalisation ou de l’esthétique, car elle implique une révision de nos modes de gestion du vivant, souvent trop anthropocentrés.
FAR explore ainsi une pluralité d’approches : génie écologique, renaturation passive par la spontanéité du vivant, ou encore réappropriation citoyenne de friches urbaines.
À Saint-Denis dans le quartier Pierre Sémard, une micro-forêt sera plantée sur une ancienne friche, accompagnée d’un travail de médiation artistique autour des relations entre humains et non-humains.
À La Courneuve, le projet envisage une passerelle reliant le quartier enclavé du Vieux Barbusse au parc Georges-Valbon (site Natura 2000), en partenariat avec les habitants et le théâtre local, pour retisser un lien tangible et symbolique entre ville et nature.
À Aubervilliers, dans le quartier des Quatre Chemins, un jardin rocailleux est en cours de co-construction dans un ancien square délaissé, qui sera construit avec les habitants au travers de balades sensibles et d’ateliers d’écriture.
Fiction, science et politique : un laboratoire collectif
Pour Pauline J. Bhutia, autrice de science-fiction, l’imaginaire agit comme un laboratoire mental, il permet d’explorer des futurs ignorés et de faire émerger d’autres manières d’habiter. Dans FAR, la fiction devient un outil de mise en récit sensible et spéculatif, associant humains et non-humains, notamment par le biais de récits où les animaux, les plantes ou encore les rivières acquerraient une voix.
Cette approche croise les apports de la recherche en écologie et en sciences sociales. Anne-Caroline Prévot (CNRS – Muséum national d’Histoire naturelle) a souligné combien les récits sont essentiels pour lutter contre l’amnésie environnementale et raviver l’attention au vivant. Aurélie Coulon (MNHN) a présenté des travaux en écologie du paysage mobilisés dans FAR pour simuler les déplacements d’espèces telles que l’écureuil roux, le crapaud, la mésange ou encore la pipistrelle. Ces modélisations, basées sur la structure du paysage urbain (canopée, sols, milieux ouverts), permettent d’identifier les conditions de connectivité écologique nécessaires à leur survie.
Enfin, le projet vient également nourrir la réflexion des collectivités locales. Pour Philippe Monges (Plaine Commune), FAR offre un levier concret pour croiser ambitions environnementales et urgences sociales. Le territoire, particulièrement carencé en espaces verts, souhaite planter 20 000 arbres d’ici 2030 dans le cadre du Plan Arbres, en lien avec le Plan Climat et la Trame verte et bleue. Cependant, comme il l’a rappelé, « la nature en ville pose toujours question, car on l’attend utile, maîtrisée, propre ; ce projet permet d’en explorer une autre image, plus complexe, plus libre, et co-habitable. »
Deux ans pour imaginer et construire des paysages partagés
D’ici 2027, FAR déroulera une démarche participative mêlant résidences artistiques, enquêtes de terrain, ateliers de design territorial, jeux de rôles et co-construction d’aménagements. Les habitants seront invités à imaginer leurs paysages futurs à partir de leur vécu, de leurs perceptions et de leurs imaginaires, dans une perspective de reconnexion à la nature et d’une renaturation de leur territoire plus intégrée.
Le processus se déploie en plusieurs phases : entretiens avec les habitants et résidences artistiques conclus en mise en scène théâtrale. Les récits qui en seront tirés, qu’ils soient scientifiques, sensibles ou fictionnels, alimenteront une réflexion collective sur les futurs désirables pour ces quartiers. En filigrane, FAR propose ainsi une autre manière de faire la ville, moins minérale, plus vivante, ancrée dans les lieux et capable de renouer une symbiose entre humains, non-humains et milieux urbains.
Pour en savoir plus sur le projet : https://erable.archi.fr/projets/fictions-danticipation-de-renaturation

